Mon lourd secret

juin 30, 2006

Il est certaines choses pas facile à dire. Je n’ai jamais eu de mal à parler de mes secrets, mais celui-ci est énorme et me fait mal à force de garder ça pour moi. J’en ai très peu parlé à mes grands-parents, mes confidents de toujours, et aussi à ma grande amie, qui connaît l’histoire presque de fond en comble. J’en parlerai beaucoup plus un autre jour, mais aujourd’hui, j’ai besoin de vous dire que ma vie est très compliquée, infiniment plus que ce que je laisse paraître. Peut-être parce que j’ai la force de garder tout ça pour moi bien enfoui, peut-être parce que j’ai énormément de faiblesses.

Et puisque je n’aime pas les choses convenues, je vais commencer par la fin. Par ce texto qu’elle m’a envoyé depuis l’aéroport. Elle est à l’heure qu’il est en train de s’envoler vers le Niger. Elle, c’est une personne que j’ai rencontré ici, sur mon lieu de travail. Une jeune femme.

Je ne parle pas trop de ma vraie vie privée, si ce n’est par allusion, de ce qu’elle est en vrai, non pas par peur ou quoi que ce soit, mais parce que je n’ai pas forcément envie de vous dévoiler des choses qui ne m’apportent aucune fierté, aucune dignité et qui noircirait un tableau déjà sombre.

Oui ma vie n’est pas rose, et je m’en excuse. Celle qui m’a envoyé ce texto est une fille beaucoup plus jeune que moi. J’ai 31 ans, elle en a 23. Elle est étudiante et belle. Très belle. Ce texto qu’elle vient de m’envoyer est la dernière trace que j’ai d’elle et la dernière avant longtemps certainement, alors je le lis et le relis avec tristesse. Avant-hier soir, nous avons diné ensemble dans un restaurant sur l’Avenue Georges V, dans un cadre intîme… Assise à côté de moi, elle ne cessait de me frôler, me touchait parfois avec pudeur, comme si elle s’interdisait, pour notre dernière fois, de trop en faire, d’économiser ses sens et de ne pas se consumer tout de go. Voici ce qu’elle m’a écrit le lendemain:

Toi dont je suis si complice, toi que je connais comme si j’avais été avec toi des millions d’années, je te regardais hier soir comme si je savais ce que tu pensais, je savais ce que tu allais dire, je te regardais parler et je savais à quel moment tu aller te passer la langue sur les lèvres, à quel moment tu allais baisser la tête, à quel moment tu allais te retourner vers moi pour me surprendre loin dans mes songes…
Ne pleure pas, parce que je sais que nous nous reverrons, je suis tellement heureuse de t’avoir connu…

Je relis encore ces mots avec une boule dans la gorge. Toute cette soirée, ce fut un flot d’allusions, de regards interrogateurs, de doutes en suspens. Son regard tendre se posait sur moi avec autant d’envie que de retenue, comme si quelque chose l’empêchait de venir vers moi. Deux fois, j’ai caressé la peau de son bras, n’osant en faire plus de peur qu’elle ne fuit. Déjà, elle était partie loin. Je n’ai pas compris, j’ai douté.

Nous nous sommes quittés derrière les barrières du métro, prenant chacun une direction différente, mais elle n’était plus là. Je l’ai prise dans mes bras, j’ai respiré longtemps l’odeur de ses cheveux qu’elle venait de teindre une fois encore. Ses yeux marrons cerclés de noir me regardait tendrement et je pouvais voir qu’ils devenaient humides, mais elle n’a pas pleuré. J’ai embrassé ses joues, son cou, ses mains et j’ai pris ses joues entre mes mains, je me suis approché d’elle et j’ai voulu embrasser ses lèvres, mais elle m’a dit non, juste non. Alors j’ai déposé un dernier baisé sur sa joue, comme elle le voulait, et je lui ai dit au revoir…

Le lendemain matin, brisé, je me suis effondré sur le quai de la gare. Les larmes sont venues toutes seules. J’avais dans la tête une chanson triste qui ressemblait à notre histoire. Jusqu’au dernier moment, je m’étais éloigné d’elle parce que je ne voulais pas souffrir au moment de son départ. J’ai eu tort. C’est pire maintenant parce que je regrette de ne pas avoir assez profité d’elle. Si vous saviez comment j’ai mal…

Je me souviens encore de ses mots: “tu es tellement plein de charme et tu es tellement gentil, tu mérites quelqu’un qui puisse s’occuper de toi”. J’ai pleuré lorsqu’elle m’a dit ça. Certainement parce que je me suis rendu compte qu’elle a avait raison au moins sur le fait que je n’avais personne d’assez proche pour s’occuper de moi comme elle aurait pu le faire, elle…

Ceci est mon secret, mon lourd secret qui en cache d’autres. Cette fille, mis à part le fait qu’elle a illuminé ma vie pendant de trop courts mois, m’a fait comprendre une chose, étrangement. Elle m’a donné une confiance en moi que j’avais totalement perdu, entre autres choses. Elle m’a également fait comprendre une chose, que je ne pouvais plus désormais être l’homme d’une seule femme…

Ayant pris mon courage à deux mains, j’ai réussi à décrocher un entretien avec mon big boss. Pour lui dire combien je l’aimais et que le monde était merveilleux et que cette boîte était la boîte de mes rêves, que je ne pensais que du bien de tout ça, taratata, un petit coup de pipo ma non troppo… Et puis, nous avons parlé de choses sérieuses, de mes responsabilités, de mon autonomie, de mon expertise, de ma place au sein de la réorganisation… et de mon salaire. Je n’ai pas entendu, à aucun moment, des paroles négatives, au contraire. Il semble avoir confiance en moi et beaucoup moins en mes supérieurs directs. Il semblait me dire qu’il détestait les gens démotivés et certains chefs l’étaient. Bref, que des choses étranges. Précher le faux pour connaître le vrai ? Diviser pour mieux régner ? Je ne sais pas, je suis resté sur mes gardes. Toujours est-il qu’il m’a écouté parler longuement avec respect. Et il a parlé lui aussi longuement. J’ai même réussi à l’interrompre poliment pour ajouter certaines choses. Il sait que je ne m’entends pas avec ma responsable et il sait aussi que c’est une lêche-burnes. J’ai presque l’impression qu’il m’en disait trop.

Je pense avoir fait carton plein, pour une fois.  J’ai joué mon va-tout et je pense avoir gagné.

To be continued…